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amédée de murcia @ lyl radio

Pour le troisième épisode de leur résidence sur nos ondes, Hatch Asso donnent la parole à Somaticae, musicien électronique explorant techno, idm et noise au sein d’atmosphères saturées et frénétiques.

amédée de murcia @ 89.8 hossegor

Vous venez d’enchaîner trois résidences à Lyon Genève et Paris. Pour Paris, on sait que c’est un duo avec Claire Gapenne, plus connue sous le nom de Terrine. Ça risque d’être assez terrible, on peut en savoir plus ? Et sur les autres résidences ?

Avec Claire nous avons eu la chance de faire une résidence aux Instants Chavirés à Montreuil en janvier 2021, puis une autre à Grrrnd Zéro à Lyon en avril 2021. Claire est une artiste que j’ai souvent croisé sur la route et dont j’apprécie beaucoup la musique, dans son solo Terrine ou encore son duo Me donner. Comme nous utilisons de manière non conventionnelle la même marque de machine, il était temps que l’on essaie de faire un duo. Duo qui s’appelle maintenant Jazzoux, dont je suis très enthousiasmé par les premiers résultats ! Je dirais qu’on mélange différents styles comme la noise, la techno et l’electronica avec une pointe de dérision. On espère réussir à faire une sorte de jazz de machines du futur.

J’ai pu aussi faire une résidence au Confort Moderne à Poitiers, et à l’Autre Canal à Nancy pour mon duo Od Bongo avec Edouard de C_C. Nous avons entamé la création d’un live spécial qui sera un show lumière immersif créé par deux régisseurs lumières de Poitiers, Louis et David.

D’autre part, j’ai aussi commencé un nouveau duo avec un ami écrivain et musicien, François Fournet : on commence à produire une musique électronique assez dansante, avec des rythmiques coupé-décalé juxtaposées à des mélodies plus mélancoliques.

Vous travaillez sous différents pseudos, pouvez-vous nous les présenter ?

J’emploie mon nom et prénom, Amédée De Murcia, lorsque je tente une incursion vers les territoires de la musique électro-acoustique, comme pour le disque que j’ai sorti sur Tanzprocesz “Mangé par les oiseaux”, qui utilise différents dispositifs de larsens de pédale d’effets ainsi que des appeaux pour oiseaux. J’ai aussi utilisé mon nom et prénom lorsque je m’amusais à utiliser le champ électromagnétique d’une perceuse, pour un concert lié à une exposition à la galerie L’œil de bœuf à Lyon, tandis que le pseudo “Roger West” était une courte tentative dans un univers proche de la vapor wave, du plunderphonic et de la house lo-fi. Mais actuellement en solo, j’utilise surtout mon alias Somaticae, alias que j’emploie en réalité depuis mes débuts. Pour synthétiser, je dirais que c’est le pseudo que j’utilise lorsque je mélange des rythmes, des bruits, des sons concrets, avec parfois des mélodies plus ou moins dissonantes. Le résultat est un croisement entre techno, noise, electronica, dub, ambient, industriel, mais aussi électro-acoustique.

Vous êtes sur de nombreux labels, dans des formats toujours différents, chez Fougère et Third Type Tapes en K7, sur In Paradisum en vinyle, sur Tanzprocesz en cd ; le support physique conserve une importance pour vous ?

Le support physique me plait toujours car j’aime beaucoup demander à des ami.es artistes visuel.es dont j’admire le travail de créer mes pochettes. J’ai ainsi eu la chance d’avoir une pochette de K7 par Willy Tenia de Kakakids Records pour “Le premier matin”, ou encore le graphisme du vinyle “Amesys” par Alban de Liquide Test Press.

Vous faites de la musique depuis votre enfance, quelle autre passion/activité vous anime ou occupe votre temps ?

Pour être honnête cette passion a absorbé toutes les autres depuis longtemps, et je ne sais pas faire grand-chose d’autre. Presque toutes mes activités tendent vers la musique. Par exemple, parfois j’aime bien organiser des concerts (dans le collectif Si), m’occuper d’un fanzine musical avec des amis (Fond De Caisse), ou encore prendre des photos de la petite vie musicale et alternative que je fréquente entre la France, la Belgique et la Suisse.

Pour Oligarchie, les bénéfices étaient reversés, pour Amesys* aussi, c’est important de vous engager ?

Oui, à ma petite échelle d’artiste j’ai parfois souhaité afficher mon engagement dans différentes luttes que je soutiens. Les bénéfices de la K7 “Oligarchie” étaient reversé à une caisse de solidarité lyonnaise qui aide les victimes de violences policières, tandis que les bénéfices d’”Amesys” seront reversés à la quadrature du net, une association qui lutte contre la surveillance de masse favorisée par différents logiciels.

*Amesys est le nom d’une entreprise française, fleuron technologique « responsable des technologies logicielles de surveillance utilisées par plusieurs dictatures à travers le monde »

Le quotidien Libération vous présente comme « l’un des explorateurs du boucan français », ça représente quoi pour vous ? Le public augmente, l’écoute sur Bandcamp explose ? Les ventes ? Une suite de projets s’empile dans votre boite mail ?

J’ai la chance d’avoir eu quelques articles dans de la presse (spécialisée ou non), d’avoir joué dans quelques festivals avec de l’affluence, mais malgré cela je reste conscient du fait que ma musique reste et restera toujours confidentielle. Donc évidemment non, pas d’explosions de vente, de likes ou d’écoutes. Mon but est de faire de bons morceaux, de bons albums et de bons concerts, qui je l’espère inspireront certain.es comme certain.es m’ont inspiré. Et puis peut-être que de cette manière, je serais un jour reconnu plutôt que connu. Par contre j’ai toujours pas mal de projets sur le feu, en effet !

Vous jouez et vous avez joué dans de nombreux lieux où la programmation est pointue, et le public « spécialiste » ou ultra curieux. Vous arrive-t-il de jouer dans des lieux moins habituels ? Pour un projet particulier, pour un public différent ?

Il est vrai que pour l’heure je n’ai pas souvent rencontré un public diffèrent de celui de la musique de spécialiste, même si suivant les lieux ce public change : ce ne sont pas toujours les mêmes personnes lorsque je joue dans un squat, une galerie, une salle alternative ou encore une SMAC. En tout cas, passer d’un lieu à l’autre reste très stimulant.

J’aimerais un jour rencontrer le monde de la danse contemporaine et son public, car c’est un univers qui m’intrigue et qui m’est encore bien étranger.

Sinon, j’ai eu le plaisir de jouer dans la rue avec le projet DAB, projet où nous rendons audible le champ électromagnétique des distributeurs de billets de banque avec Jérôme Finot et d’autres amis. J’ai aussi réalisé une performance amusante avec un autre ami, Romain De Ferron, où nous jouons à partir d’une Peugeot 205 amplifiée par divers micros. Cette performance appelée “Sacré Numéro” ne peut pas se jouer partout, comme on peut le deviner. À l’avenir, si nous nous amusons à reproduire cette performance, nous pourrions peut-être la jouer pour du théâtre de rue, mais c’est là encore un monde que je connais bien peu.

Pouvez-vous nous confier l’évènement qui vous a marqué dans votre carrière/parcours musical ?

Je pense que l’un des évènements qui m’a marqué fut la rencontre avec un lieu alternatif de musique et de film expérimental à Grenoble, lorsque j’étais étudiant : le 102 rue d’Alembert.

J’ai vu là-bas des artistes utiliser de vielles machines en les détournant : par exemple des projecteurs 16 millimètres projetant de la pellicule détériorée en live, des enregistreurs à bandes bouclées sur eux même, des jouets pour enfants circuit-bendés, des improvisations vocales acoustiques, ou encore un énorme tambour dont la peau était frottée avec une cymbale, etc… et on peut ajouter à ces découvertes le documentaire expérimental, le vin naturel, la nourriture vegan ou encore la sérigraphie ! Donc on peut dire que j’ai fait mes premières classes dans le DYI au 102.

Enfin, auriez-vous un disque sorti cette année, à nous recommander ?

Alors la chose la plus récente que j’ai adorée en musique, ce n’est pas un disque. C’est le streaming d’un concert de Jessica Ekomane au Haus der Berliner Festspiele. Dans ce festival en l’honneur d’Halim El-Dabh, pionner arabe de la musique électronique, elle joue sa pièce « Une musique enrichie par des traditions venues du fond des âges ». J’ai beaucoup aimé le minimalisme, la simplicité de sa musique lors de ce concert. Il me semble qu’elle travaille sur ordinateur avec un logiciel modulaire où on peut construire sa musique avec des lignes de codes, des algorithmes. Pourtant, le résultat est très différent des autres auteurs de ce style (je pense à Renick Bell, glacial et mental). Ici la musique n’est pas tellement froide et moderne, mais plutôt douce et chaleureuse. Il y a quelque chose d’un peu 70’s qui me rappelle le sentiment qu’on peut éprouver en écoutant les plus beaux morceaux de Laurie Spiegel. C’est intelligent sans être chiant, et on peut écouter distraitement comme attentivement. Bref, j’espère que ça sortira en disque !

amédée de murcia @ way back machine

Souvenez-vous bien, en Juillet 2013, le jeune Somaticae, nous avait aimablement giflé avec la sortie de son LP, Catharsis sur In Paradisum, habile métissage de Noise, Dark Ambient et Techno industrielle. Repéré auparavant par le biais du single Pointless puis grâce à une prestation Noise Techno chevronnée en première partie de Vatican Shadow lors de la dernière édition de la Villette Sonique. Intrigués et admiratifs, nous avons donc décidé d’en savoir un peu plus sur cet artiste prometteur pour qui la musique ne se pense pas en points, virgules, brisures et segmentations mais comme une lente expiation, un cheminement vers l’hybridation sonore.

CV : Salut Somaticae, peux-tu nous parler de ton parcours ? De ce qui t’a amené à la musique ?

S : Salut ! Alors, je vais essayer de commencer depuis le début. Personnellement mon parcours s’explique en grande partie avec la musique. Depuis que je suis ado’, mes 12 – 13 ans en fait, je bidouille de la musique électronique. J’ai commencé parce que dans l’ancienne maison de mes parents, mon père avait une petite boite à rythme avec un vieil enregistreur sur lesquels il s’enregistrait à la guitare. J’ai tout de suite joué avec. Je m’enregistrais sur des cassettes, tu sais. C’est peu de temps après le truc que tu as quand tu es gamin où tu fais tes propres compilations, et bien, moi, très vite, je me suis fait des compilations avec mes petites expériences sur boîte à rythme et du coup, cette approche a influencé tout le reste. Rapidement je me suis mis à chercher des musiques qui avaient été composées seul, en musique électronique et dans d’autres styles d’ailleurs. Ouais donc effectivement tout a commencé très jeune.

CV : Comment la transition du DIY enfantin « je fais mes compils et mes bidouillages dans mon coin » à l’idée de sortir un album s’est-elle faite ?

S : En fait, ça s’est fait très tôt, de façon quasiment simultanée à ma découverte de la musique électronique. J’allais régulièrement à la médiathèque du coin, je cherchais des albums avec des pochettes bizarres – typiquement une nana avec une énorme poitrine et la tête d’Aphex Twin (Windowlicker, NDLR) –. J’ai découvert tous ces trucs un peu par hasard et puis j’ai fait le recoupement petit à petit. Je me suis dit : « C’est dingue ça ! Je ne sais pas comment le faire mais je veux le faire ! ». Ca a été une révélation, dès que j’ai eu 14 – 15 ans, je savais que c’était ça que je voulais faire. Bon, évidemment quand tu es au collège \ lycée, ce n’est pas vraiment la meilleure ambition que tu puisses avoir pour ton parcours professionnel, mais qu’importe…

CV : Malgré tout, tu as grandi avec des parents musiciens, si j’ai bien compris. Tu as sans doutes bénéficié du soutien de ces derniers, non ?…

S : Oui, mon père était musicien amateur. C’est grâce à lui que j’ai pu écouter des trucs comme Vangelis et pas mal d’autres choses, des sons qui sont restés.

CV : D’accord, tu parlais tout à l’heure de Windowlicker d’Aphex Twin. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur les artistes qui t’ont influencé, ceux qui t’ont amené à la musique que tu produis actuellement ?

S : Ouais, comme je le disais tout à l’heure, j’allais à la médiathèque et je demandais des trucs bizarres. Tu sais, c’était toute cette époque du sampling, du Hip Hop sans paroles. On m’a conseillé des trucs comme le premier Peuple de l’Herbe, Troublemakers, etc. Mais assez vite, je me suis mis à chercher des trucs plus bizarres et sans vraiment savoir où je mettais les pieds, je me suis retrouvé à écouter Windowlicker et l’album d’Autechre de 1997, Chiastic Slide. Ce qui fait que je suis rapidement tombé dans l’Electronica et l’IDM avec tous les artistes du genre que tu connais certainement aussi et par la suite, je me suis demandé qui avait inspiré ces artistes-là. C’est comme ça que je me suis mis à chercher et à écouter de la musique contemporaine, de la musique concrète. J’étais comme tous ces mecs qui cherchent sur internet les influences de leurs artistes préférés sans vraiment se soucier du genre.

CV : Oui, d’ailleurs toute cette démarche de recherche, de digging, elle se ressent clairement dans tes productions. On y retrouve beaucoup de genres mêlés, d’influences. C’est sans doute ce qui nous a marqué dans tes sorties. On y retrouve de l’Experimental, du Dark Ambient, du Drone parfois, sans doute du Métal et aussi une vraie empreinte Techno. Quelles ont été tes influences dans ces genres plus particulièrement ?

S : Oui, c’est vrai que je fouillais sans vraiment me soucier du genre. Et d’ailleurs, j’ai pris des claques notamment pendant ma période Breakcore, je pense à Venetian Snares où on retrouve aussi des tracks Ambient très sombres qui m’ont amené vers la Dark Ambient. Je pense récemment à The Haxan Cloak par exemple. Tous ces artistes m’ont aidé à trouver ce que j’aimais et à élargir ma palette de sonorités et l’approche que j’avais de mes productions.

CV : Ouais effectivement, nous aussi on aime beaucoup The Haxan Cloak. Mais assez parlé d’influences, revenons-en à toi. Peux-tu nous parler de ta première sortie, Coninae sorti sur Annexia ? Comment cela s’est-il passé ? Comment as-tu rencontré le label qui a accepté de sortir ton LP ? En bref, le début de ton parcours musical \ professionnel.

S : En fait, tout ça s’est passé à ce que j’appelle la grande époque de Myspace. Voilà, à l’origine, je n’avais aucune connaissance en logiciels de musique ou peu, bien qu'à l'époque, je composais de la musique sur mon ordi depuis à peu près 2 ans. C’était une démarche complètement virtuelle, je n’avais pas encore, rencontré de personnes dans le milieu. J’étais sur Myspace qui était à l ‘époque une vraie communauté, c’est d’ailleurs comme ça que j’ai rencontré Paul (Mondkopf, NDLR). Et puis, au bout d’un certain temps, j’ai été contacté par des toulousains, qui me disent qu’ils montent un label, Annexia et qu’ils aimeraient sortir un album de mes compositions. Moi, j’étais très jeune, j’étais en seconde, et j’étais super heureux. J’en ai tout de suite parlé à Paul qui a aussi produit un album pour eux qui est sorti peu de temps après. Malheureusement, il me semble que le label s’est assez rapidement cassé la gueule… En fait, au moment de la sortie de mon album j’ai été assez surpris, ils ont sorti 500 copies de CD, dont 200 CD promo qui m’ont été envoyés. Ce que je n’ai compris que plus tard c’est que c’était à moi d’envoyer mes promos ! Ils n’avaient pas vraiment de canal de distribution. En fait je crois que le distributeur s’était retiré alors que eux avaient déjà pressé et packagé tous les CDs. D’ailleurs, je crois que j’en ai encore plein dans des cartons. Ce qui fait qu’au final, le CD n’est jamais vraiment sorti. J’avoue avoir été à la fois fier et très déçu mais j’étais jeune et je voulais vraiment continuer sur cette voie donc j’ai continué à parler à pas mal de personnes sur Myspace. Je me suis mis à sortir ma musique sur des Net labels, comme Cold Room ou Brainstorm Lab. Je n’avais plus vraiment d’espoir de sortir quelque chose sur un vrai label mais je ne me suis pas arrêté pour autant. J’ai continué à produire de mon côté et à envoyer des démos un peu sans conviction. Malgré tout, je continuais à faire des lives car j'en avais un que j’avais composé sur Reaktor. Enfin bref, j’étais quand même resté en lien avec Paul qui, lui, avait super bien marché pendant tout ce temps. Il rencontrait de beaux succès avec son manager. Et en 2010 ou 2011, ils ont lancé In Paradisum. Ils se rappelaient de moi mais mes compositions ne les intéressaient pas forcément, c’était trop IDM pour eux. J’avais malgré tout un certain nombre de compos Dark Ambient et aussi Techno live, Experimental qui, en revanche, les intéressaient. C’est comme ça qu’ils ont sorti mon EP, Habillé Comme Un Chewing Gum (Dressed Like A Bubblegum, sorti en 2012, NDLR). C’est ce qui m’a relancé dans mes productions. Ca m’a aussi permis de m’intéresser de plus près aux productions Indus plutôt que Braindance. Du coup, les trucs comme les nouveaux Mondkopf ou Perc. Et c’est devenu très clair, je me suis dit : « Ca je peux le faire, ça j’aime » et c’est aussi de là qu’est venu l’album Catharsis (chroniqué ici).

CV : Ouais, ce qui est plutôt bien tombé puisque 2012, c’est aussi la pleine résurgence Indus \ Techno. On l’a vu et on le voit avec des labels comme Perc Trax, Sonic Groove ou She Works The Long Nights, etc. C’est aussi ce qui nous a fasciné avec ton album Catharsis, c’est qu’à la fois on avait l’impression que c’était complètement dans l’air du temps avec cette tonalité Indus mais aussi et surtout que ça avait commencé bien avant cela que c’était plus profond que cela puisque tu y oses des expérimentations (rythmiques et sonores) qu’on ne retrouve pas nécessairement dans ce sous-genre. Dis nous-en plus sur la période de la production de cet album ? Comment cela s’est fait ?

S : Ca me fait plaisir que vous ayez remarqué cela parce qu’en fait au moment de la composition de l’album, j’étais très en lien avec In Paradisum donc j’écoutais effectivement des artistes des labels dont tu parlais ou encore Ancient Methods ou AnD. Je trouvais ça génial mais je me disais parfois à l’écoute que j’aimerais que ça aille un peu plus loin et puis je voulais aussi et surtout utiliser mon background musical pour cet album. Notamment pour tout ce qui est de la musique contemporaine, musique concrète ou électroacoustique. A cette époque, j’allais de plus en plus souvent dans des squats de musique Noise, des endroits improbables avec des artistes complètement barrés qui se mettent à poil et se jettent contre des murs. Je trouvais toutes ces expérimentations sonores très intéressantes. J’écoutais aussi beaucoup de musique improvisée où les artistes construisent eux-mêmes leurs instruments et se lancent dans des improvisations totales, parfois même simplement a capella. Donc j’avais vraiment le besoin aussi de m’inspirer de tout ça, la volonté d’essayer de faire un peu différemment de la vague 2.0 (résurgence Indus Techno) et puis j’aimais beaucoup la Techno des 90’s qui était aussi en plein retour avec des mecs comme Regis ou Shifted et enfin toutes mes influences Breakcore \ IDM qui reviennent finalement assez souvent lorsque je compose. Donc en fait, je voulais faire des ponts entre toutes ces musiques qui ont un point commun, qui est de bousculer l’auditeur, de le surprendre, de l’effrayer, en tout cas de le faire sortir de ses habitudes. Ce qui m’intéressait et m’intéresse, c’est l’hybridation musicale. Ca s’explique aussi parce que j’ai passé beaucoup de temps à essayer de coller à des genres, on parlait tout à l’heure de l’Electronica, Braindance, il y aussi eu l’Electro Funk, Drexcyia, etc. Donc, après tout ce temps, j’avais envie de créer mon propre univers sonore fait de tout cela sans vraiment être affilié à un de ces genres en particulier.

CV : Oui et on le ressent aussi beaucoup dans le choix de la tracklist pour ton podcast…

S : Oui, c’est aussi pour cela que mon podcast comprend aussi bien de la musique traditionnelle indonésienne que de la musique industrielle. Comme la track de Cut Hands, que j’ai mise, je trouve ça fascinant, un mec qui vient de l’Indus \ Noise qui se rapproche de la musique tribale. Personnellement, c’est un truc que je trouve passionnant.

CV : Effectivement, lorsque tu évoques ces hybridations Noise \ Indus \ Tribales, on note un intérêt récemment accru pour tout cela. Je pense notamment sur un plan tant sonore que graphique aux artworks d’Andy Stott avec Passed Me By ou We Stay Together ou Rainforest Spiritual Enslavement qui tournent autour de ces cultures ancestrales avec des masques tribaux. Et très clairement, à l’écoute de ton podcast, on ressent vraiment à la fois ce mélange, cette hybridation mais aussi la volonté de bousculer l’auditeur parce que personnellement ton podcast m’a vraiment touché et bousculé pour le coup. Peux-tu donc nous en dire un peu plus sur l’idée de fond, la réflexion qui a guidé le choix de tes tracks ?

S : Oui en effet, l’idée de fond, c’est que ce sont des musiques finalement exigeantes issues des milieux différents que je fréquente pourtant. Tu vois, par exemple au début, je mets des sons Noise qui sont assez dures comme avec cette impro vocale de la meuf, Junko qui appartient au groupe Hijokaidan. Après, je mets un morceau d’un mec issu du Free Jazz mais qui est parti bien plus loin que ça dans l’improvisation libre à la guitare. C’est Henry Kaiser, un mec qui improvise à la guitare des sons qui sont parfois assez pourris mais parfois complètement fous et pour moi ce sont des ponts vers les musiques industrielles actuelles et passées. Elles ont toutes en commun le fait de prendre aux tripes et au fond, c’est en cela qu’on retrouve cette idée de Catharsis.

CV : Titre de ton LP également, peux-tu nous parler de cette Catharsis ? Etait-elle liée à un événement particulier dans ta vie ou était-ce une notion plus générale de portée cathartique de faire du son de façon complètement libre en s’affranchissant d’un certains nombre de contraintes ? Parce que c’est aussi ce qu’on a beaucoup aimé dans ton album, c’est le fait que tu t’y foutes un peu de tout et que tu files un grand coup de pied dans la table…

S : Oui, exactement, il y a ce côté rentre dedans qui est clairement voulu. En fait, si je peux me permettre une digression, ce qui m’énerve en règle générale, c’est que dans tous les milieux que je fréquente, les milieux de la scène Noise ou de la Dark Techno, c’est un truc récurrent. Il y a toujours un moment où des règles plus ou moins tacites s’imposent : « Ca tu peux le faire. Ca tu ne peux pas le faire sinon c’est trop si, trop ça ». Et justement personnellement ce qui m’intéresse, c’est de ne pas me cantonner à une niche mais de voir plus large. Donc pour en revenir au titre de l’album, il est vrai que quand je l’ai composé, c’était une période difficile pour moi et il y avait pas mal d’idées qui germaient depuis un certain temps dans ma tête. Puis, d’un autre côté, il y avait un aspect très Punk dans la démarche au sens où j’ai jeté ça comme en enregistrant les morceaux très vite, à l’instinct. Contrairement à ce que j’avais pu faire avant où je produisais des morceaux beaucoup plus léchés, plutôt dans la veine Rephlex. Là, j’ai plutôt fait un truc finalement assez cru, avec beaucoup de saturation parce que moi–même je ne voulais pas que ça sonne trop propre. Donc voilà, il y a eu cette collision d’idées confuses qui tournaient autour du fait que nos vies, on les axe autour de beaucoup de notions abstraites, de croyances, d’espoirs alors que quand on y réfléchit, avec un peu de recul, ça n’a que peu d’importance. C’est d’ailleurs la thématique du titre Pointless.

CV : Il y a un nihilisme lancinant inhérent à cette track, celle avec laquelle je t’ai découvert d’ailleurs. « What you say, what you do is pointless »…

S : Ouais, tout à fait. L’idée derrière tout ça, c’est que nous sommes dans une société hyper connectée et pourtant de plus en plus froide, au fond de plus en plus nihiliste. Ce sont des réflexions assez naïves mais finalement, ne nous sommes-nous pas de plus en plus seuls, tous enfermés dans notre ego ? Avec tous plus ou moins des difficultés à créer du lien. Il y a aussi cette idée que nous passons notre temps à poser des questions, attendre des réponses sans vraiment pouvoir admettre que parfois il n’y en a pas ou plus simplement qu’il y en a une infinité. Et c’est au final cette quête de sens ou plutôt, pour ma part, l’affirmation de la chose vide de sens dont je parle dans mon album. L’idée de fond en fait, c’est que le seul sens qu’il y ait, c’est qu’il n’y en a pas. Donc au milieu de ce néant, mon but ça a été de créer une échappatoire à tout ça, permettre à l’auditeur d’accéder à une certaine transcendance, expier une sorte de douleur insidieuse, ce qui a été le cas pour moi lorsque j’ai composé ces morceaux. C’est quelque chose de très personnel, d’intime et je souhaite, du moins, j’espère que c’est que ressentent mes auditeurs.